dimanche 26 mars 2017

Le combat de carnaval et de carême… !

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« Ce tableau de Pierre Bruegel visible à Vienne, représente une scène populaire : une place bordée par une église, à droite ; des maisons au fond ; sur la gauche, deux auberges ou tavernes. Autour de ces maisons publiques ou privées toutes sortes de gens qui s’adonnent aux occupations de la vie quotidienne.

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Au centre de la place, le puits où un homme scrute attentivement l’intérieur de son seau, cherchant sans doute à y trouver quelque pièce d’or qu’il aurait ramené du fond du puits. Autour du point d’eau, l’étal de la marchande de poisson, une femme à gauche, qui fait des crêpes et des gaufres,

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des musiciens ou comédiens, qui paradent devant l’auberge, suivis par des mendiants et des éclopés, qui tournent autour d’une urne pour voir si on leur a versé une obole. La maison bourgeoise, à l’arrière-plan au centre, est le lieu d’une activité intense de nettoyage :

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une femme en lave les vitres, une autre sur le seuil devant la porte grande ouverte, tandis qu’un homme, ramoneur ou maçon, est à califourchon sur la fenêtre. Tout l’espace compris entre cette maison et le puits est occupé par des enfants qui jouent aux billes, à des lancers de balle, à la ronde, à la toupie. À partir de cette aire de jeux qui attire le regard par sa luminosité, le tableau s’organise autour de deux pôles.

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À l’arrière-plan à droite, contrastant avec la luminosité diffuse de la place, s’impose la masse sombre de l’église à l’architecture romane austère, d’où sort un cortège de femmes et de religieuses, certaines portant des rameaux, d’autres des chapelets, l’une donnant l’aumône. Elles sortent d’un office et sont pleines de bonnes résolutions, prêtes à faire charité.

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Au-delà du portail, son surplis blanc le détachant de l’intérieur obscur, un prêtre donne la bénédiction près d’un pilier dont les sculptures sont recouvertes d’un voile blanc.

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Par la porte latérale de l’église, une foule d’hommes, de femmes et d’enfants se précipite en désordre, certains portant des chaises

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qu’ils ont prises chez eux (les églises de l’époque étaient vides de bancs et de chaises). Ce groupe indiscipliné contraste avec la procession dévote qui quitte l’église par le portail principal.

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Dans la rue adjacente, entre la maison et la taverne, passe également une procession, moins religieuse, celle-là, dont le chef de file élève un trophée de rameaux enguirlandés. À l’opposé de ce triple mouvement de foule qui se disperse à partir de l’église, le regard du spectateur est attiré vers le premier plan du tableau où se joue une scène de combat burlesque :

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deux personnages dirigent des lances l’un sur l’autre et s’affrontent en combat singulier.

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Celui de gauche brandit une pique garnie d’une tête de porc, de saucisses et d’autres morceaux de viande,

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tandis que celui de droite s’avance avec une rame de bateau de pêche sur laquelle il présente deux tout petits poissons. Nous avons donc là une scène populaire, qui correspond à un certain moment du calendrier liturgique. Dans une religion chrétienne, le carême est une période de jeûne de quarante jours, précédant la semaine sainte et Pâques, qui commémorent la passion du Christ et sa résurrection. Le carême commence par un jour de jeûne total, le mercredi des cendres, précédé lui-même d’un jour de fête, le mardi gras. C’est à l’occasion du mardi gras qu’ont lieu les festivités du carnaval, ainsi qu’au milieu de la période de jeûne, à la mi-carême.

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Le carnaval, c’est le jour où la chair (du latin caro, carnis) est autorisée : la viande bien sûr mais aussi le jeu, la boisson, le divertissement, les joies de l’amour, les plaisirs charnels, ceux du corps en général. Le carême, en revanche, est une période de privations et d’austérité, où la viande et les amusements sont prohibés, au profit de la pénitence et de la prière.

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On voit ici les paroissiens quitter l’église en faisant l’aumône, tenant à la main du pain ou du poisson qu’ils ne mangent pas, alors que ce sont les nourritures autorisées en période de jeûne, dite « maigre ». La fête du carnaval, qui a lieu un jour « gras », est personnifiée, représentée par un gros personnage qui parade, le teint rougeaud, vêtu de bleu et de rouge, une hache de boucher à la ceinture, et qui est suivi d’un cortège de bons vivants. Assis sur un tonneau de vin, il s’oppose en combat singulier à la silhouette décharnée de Carême, maigre et livide, dans sa robe de bure et ses sandales.

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Ce personnage à l’austérité emblématique (on parle d’une « figure de carême ») a un accoutrement monastique qui parodie le religieux.  Il tient à la main un faisceau de brindilles destiné à sa propre flagellation, tandis qu’il abandonne à ses pieds des galettes et bretzels, à peine entamés, que personne n’ose toucher.

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Si sa maigreur représente le renoncement aux tentations de la chair et le sacrifice, l’essaim d’abeilles renversé sur la tête, comme la trique de brindilles, symbolise son désir de mortification. Le tableau est ainsi animé par la lutte grotesque des deux figures antinomiques et allégoriques. Carnaval et Carême, le plaisir de la chair et l’austérité de la religion, la sensualité et la morbidité, le divertissement et la piété, etc. Tout l’avant-plan est organisé autour de ces deux personnages qui ont chacun des adeptes, dont on voit la procession désordonnée.

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Le chariot de bois qui soutient Carême est  tiré par deux femmes épuisées, et suivi de petits personnages qui se détournent de leur pain ou baissent les yeux vers le sol. En face, la barque de l’ivresse qui porte Carnaval en triomphe est accompagnée d’un cortège de fêtards,

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déguisés et masqués qui s’amusent, buvant, faisant de la musique, jouant de l’argent. Une troupe de comédiens les suit, avec un chariot ambulant. Ils paradent devant l’auberge et sont prêts à installer leurs tréteaux sur la place. La population se répartit, dans cette distribution symbolique de l’espace, entre les tavernes et l’église.

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Cette division de la société est elle-même soulignée par la mise en regard, autour du puits, de la marchande de crêpes et de la marchande de poissons.

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Seuls les enfants et les infirmes échappent à la répartition entre religieux et impies : comme les mendiants et les éclopés, ils sont partout, s’introduisent dans tous les groupes sociaux, peut-être parce qu’ils ne font pas vraiment partie de la société ».

Source : Analyse par Céline.

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