samedi 23 mars 2013

Vivre selon les proverbes, 3ème partie… !

 

029a Agnes Boulloche

(Tableau Agnés Boulloche)

Ayant pris la précaution de mettre des réveils dans les tiroirs de ma table de nuit, je peux vous mettre la suite de cet essai.

 [. « Dans une République aussi ouvertement fondée sur l’injustice, la condition des femmes était tragique ; la sagesse des peuples n’avait jamais été tendre à leur égard :

 

029b delize

(Caricature Delize)

femme, feu, messe, vent et mer font cinq maux de grand amer ; femme rit quand elle peut et pleure quand elle veut, les femmes sont plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps ; la jalousie d’une épouse est une bourrasque dont sort l’ouragan ;

  

030 jaroslaw jasnikowski

(Tableau Jaroslaw Jasnikowski)

qui a des filles est toujours berger ; la femme sait un art avant le diable ;

 

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(Photo perso)

 fiançailles vont en selle et repentailles en coupe ; malheureuse maison et méchante, où coq se tait et poule chante ;

 

031 Gervasio Gallardo

(Tableau Gervasio Gallardo)

 l’homme est pour le purgatoire, la femme pour l’enfer.

            Les épouses étaient condamnées à entendre toute la sainte journée des jérémiades sur leurs belles-mères, car on pensait qu’il fallait se plaindre à la belle-fille pour que la belle-mère comprenne ; lorsqu’elles avaient le malheur d’avoir épousé un mari aimant, elles subissaient de quotidiennes punitions corporelles, car qui aime bien châtie bien (querelles d’amants, renouvellement d’amour) et les vieilles filles ne pouvaient pas même espérer trouver un vieil époux moins fougueux, car qui approche de la soixantaine abandonne les femmes pour le vin.

 

032 grémi

(Caricature Grémi)

            Cette misogynie fondamentale rendait la vie sexuelle pénible : premièrement on savait que femme et vin ont leur venin et deuxièmement que mieux vaut être seul que mal accompagné ; on se méfiait des demandes amoureuses car tel te caresse aujourd’hui te frappe demain. Par contre l’adultère était chose courante car qui aime sa voisine a un avantage, il la voit souvent et sans voyage. Convaincus qu’à nouvel an nouvelle vie, on pensait que les enfants ne devaient naître qu’au mois de janvier et que l’on devait donc s’accoupler exclusivement aux premiers jours d’avril. Mais comme on passe Noël avec les siens et Pâques avec qui on veut, en avril tous les accouplements étaient adultères (comme on le sait, Noël au balcon, Pâques aux tisons, et durant cette fête les maris poursuivaient d’ailleurs leurs épouse adultères et leurs amants avec des tisons encore rougeoyants), de sorte que la République heureuse était presque uniquement peuplée d’enfants illégitimes.

 

033 Evelyn de Morgan

(Tableau Evelyn de Morgan)

            Ces difficultés sexuelles n’étaient pas même compensées par des pratiques onanistes ou par du commerce pornographique car, s’il est exact que qui se contente soi-même prend plaisir, voir et ne pas toucher fait crever. Les cas d’homosexualité (et pourquoi pas ? ce n’est pas ce qui est beau qui l’est mais ce qu’on aime et d’ailleurs tous les goûts sont dans la nature).

Brighty

(Caricature Brighty)

            Et qu’on n’aille pas penser que la plupart des difficultés pouvaient être résolues par la médecine : les médecins étaient considérés avec la plus grande des méfiances. On était convaincu tout qu’autant vaut mourir du remède, qu’il n’y a pas de médecin contre la peur, que les erreurs des docteurs, la terre les recouvre, que le dentiste se nourrit avec les dents des autres, que d’un mal il peut sortir un bien, et que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir (au pire, on recourait à l’euthanasie, puisqu’aux grands maux les grands remèdes).

 

034 Hartsell_Ryan

(Photo montage Hartsell Ryan)

            Comme la pomme du matin tue le médecin, que pour faire une bonne journée, se faut faire la barbe, pour faire un bon mois, se faut marier, pour une bonne année, faut tuer un cochon, plutôt que d’aller consulter un médecin, on tuait un cochon. Peine de cœur n’étant pas mortelle, il était déconseillé de recourir aux soins des cardiologues, mais les otorhinolaryngologistes ne jouissaient pas d’une meilleure réputation (mieux vaut un enfant morveux qu’un enfant sans nez), sans parler de l’extrême suspicion que l’on éprouvait à l’encontre des vétérinaires,

 

040 Cathie Bleck

(Tableau Cathie Bleck)

car puisqu’à cheval donné ne lui regarde pas la bouche, ceux-ci ne pouvaient soigner que les chevaux de grand prix. Les affections pulmonaires étaient pourtant fréquentes : sur la base du précepte en avril ne te découvre pas d’un fil, mais en mai fait ce qu’il te plaît, on ne portait durant ce mois-là que des vêtements fort légers et très fins, même si tempêtes et orages de grêle sévissaient encore avec rage. Quoi qu’il en soit, les médecins fréquentaient mal volontiers les hôpitaux, persuadés que qui va avec un boiteux, au bout de l’an boite comme lui.

 

041 claude verlinde

(Tableau Claude Verlinde)

            Ce peuple malheureux aurait pu trouver une ultime consolation dans les jeux et les paris. Mais l’issue de chaque compétition sportive était toujours décidée avant le coup d’envoi (et puis, ne voit-on pas d’ailleurs au bout du jeu qui a gagné ?).

            Les traditionnelles luttes dans la boue ne servaient pas à grand-chose, car que l’on vainque ou que l’on perde, on n’est jamais sali que par la boue.

            On ne pratiquait qu’un seul jeu qui consistait à grimper le long d’un immense mât de cocagne pour atteindre son sommet à ses risques et périls (car la fortune sourit aux audacieux et qui ne risque rien n’a rien).

 

042 Damon Soule

(Tableau Damon Soule)

            Et il ne faut pas croire qu’en raison de leurs difficultés à se divertir ou à faire l’amour, les citadins aient trouvé un refuge dans l’éducation. On se méfiait énormément de l’école, car la pratique est la seule théorie qui profite, et on n’avait aucune confiance en la logique, car avec des si et des mais, on mettait un âne en bouteille. Les enseignants étaient exécrables, car lorsqu’on sait faire quelque chose, on le fait et quand on ne sait pas le faire, on l’enseigne aux autres (sans que les écoliers s’en rendissent compte, car mieux vaut demander que faillir et errer, et qui demande apprend). L’enseignement des mathématiques était réduit au strict minimum : les enfants apprenaient certainement que jamais deux sans trois, mais ils n’atteignaient pas les chiffres suivants car on ne pouvait dire quatre sans l’avoir dans son sac – et on ne savait pas très bien ce qu’un écolier devait avoir dans son sac, pas plus qu’on ne pouvait vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

 

043 joe becker

(Tableau Joe Becker)

 Ne parlons pas des mathématiques supérieures sur lesquelles s’exerçait le tabou de la quadrature du cercle (qui naît rond ne peut mourir pointu). Les élèves les plus doués souffraient de discrimination (qui trop parle n’est pas sage) et, de toute façon, ils tombaient rapidement malades, puisque ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers.

 

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(Photo perso)

On était donc d’avis que mieux valait un âne vivant qu’un docteur mort.

            Il était interdit de chercher du travail à la fin des ses études en présentant un curriculum, car qui se loue lui-même trouve bien vite des railleurs.

            On encourageait le chômage et le sous-emploi (on n’apprend un métier que pour y mourir). D’ailleurs : qui a vingt ans n’est, à trente ne sait, à quarante n’a, jamais ne sera, ne saura et n’aura !

            Les connaissances technologiques étaient infiniment réduites : toute forme de recyclage était interdite

 

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(Photo perso)

(quand l’eau a passé sur la roue du moulin, jamais elle ne revient), et on n’utilisait que des procédés infiniment lents et archaïques (goutte à goutte la mer s’égoutte, qui trop se hâte s’empêche ; pendant que l’herbe pousse, le cheval meurt, et chienne trop hâtive enfante des chiots aveugles).

            En résumé, il est évident que la République Heureuse ne pouvait rendre ses habitants plus malheureux qu’ils ne l’étaient ; peu à peu ils abandonnèrent l’île et son législateur, lequel dût reconnaître la faillite de son utopie. Mieux vaut tard que jamais ! Comme l’auteur anonyme de ce petit ouvrage sagement le constate tout en critiquant la confiance excessive que l’on accorde aux proverbes : la sagesse du passé ne nourrit pas l’affamé, dire et faire sont deux, trop et trop peu gâtent tous les jeux. Le Législateur pensait que d’une chose il en naît une autre, que l’on connaît un arbre à son fruit et que tôt ou tard les difficultés ressurgissent. Si tout est bien qui finit bien et qu’en fin vainc qui bien endure, alors tout finit mal si tout va mal et qui se fait du tort à lui-même n’a que ses yeux pour pleurer, car qui naît affligé meurt inconsolé, qui bâtit sur le sable construit dans l’air, qui sème le vent récolte la tempête.

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 (Photo perso)

 Le temps se change en bien peu d’heures et tel qui rit le matin qui le soir pleure.

            Si l’on avait su plus tôt que c’est au ver que l’on connaît la pomme et que toute médaille a son revers…Mais le chemin de l’Enfer est pavé de bonnes intentions et nul ne sait ce que l’avenir lui réserve.

            Et cela vaut aussi pour notre anonyme du temps jadis. On ne meurt que d’une mort et l’homme qui vit n’est pas mort.

 

050 carlos huante

(Tableau Carlos Huante)

J’ai rapporté ce que j’ai lu, et à un ambassadeur, on ne porte pas injure.

 

              UMBERTO ECO

Rappel:

Ce texte d'Umberto Eco, a pour seul but d'inviter les lecteurs à découvrir ses œuvres, je pense plus particulièrement "Au nom de la Rose" adapté au cinéma avec Sean Connery ou "Le pendule de Foucault".

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samedi 9 mars 2013

Vivre selon les proverbes, 2ème partie… !

 

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(Tableau de Tassos Kouris)

Le temps s’écoulant à la vitesse d’un cheval au galop, il est temps de vous mettre la suite de cet essai.

 

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(Tableau Bruno di Maio)

            [.Un problème similaire se posait pour la toilette matinale en vertu du principe qu’un vieil ami est le plus fidèle des miroirs :

 

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(Tableau Steven Kenny)

 mais avoir à sa disposition un vieil ami tous les matins n’était pas chose facile, à moins que deux très vieux amis de même âge n’aient décidé de se servir de miroir l’un à l’autre, ce qui, dès qu’il s’agissait d’utiliser un rasoir, n’allait pas sans provoquer de désastreux résultats.

            La conversation était réduite à quelques rares monosyllabes,

 

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(Tableau Alexej Ravski)

puisque le silence est d’or, que le silence se fait entendre, qu’à bon entendeur salut, qu’il n’entre point de mouches dans une bouche close, qu’il est bon de parler et meilleur de se taire, que l’on se repent d’avoir parlé mais jamais de s’être tu (et que l’on n’est jamais trop prudent). On savait en outre que lorsque le vin entre la raison sort,

 

017 Fabrizio Riccardi

(Tableau Fabrizio Riccardi)

 que force vin trouble l’engin, que le vin réjouit le cœur de l’homme mais que vin et confession découvrent tout, qu’il se noie plus de gens dans le verre que dans les rivières et que les tavernes sont de dangereuses cavernes : on évitait donc toute rencontre conviviale – lesquelles, les rares fois où elles avaient lieu, se terminaient en rixes furibondes,

 

018 MIKE DAVIS

(Tableau Mike Davis)

car la meilleure défense reste encore l’attaque. Toujours en raison d’un autre principe erroné d’entraide mutuelle, les jeux de hasard étaient devenus impossibles,

 

019 Christopher Ulrich

(Tableau Christopher Ulrich)

car qui s’adonne au jeu de hasard se livre aux mains d’une aveugle (la fortune est aveugle…) mais il n’était pas facile de trouver une compagne aveugle pour chaque joueur, et il suffisait qu’un borgne fasse son entrée pour qu’il remporte la partie, puisqu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Les jeux d’adresse avaient eux aussi été prohibés, notamment le tir,

 

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(Tableau Mike Davis)

la flèche revenant souvent sur celui qui l’a lancée.

            Il était difficile de tenir un commerce, de quelque type que ce soit, et surtout une pâtisserie, car, en bonne illustration de la loi de l’arroseur arrosé, les pâtissiers recevaient sans cesse en plein visage les tartes à la crème qu’ils destinaient à leurs clients. Les marchandages dégénéraient en querelles désagréables puisque,

 

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(Sculpture Greg Brotherton)

s’il est vrai que qui dénigre veut acheter, alors qui veut acheter dénigre, et lorsqu’un client entrait dans un commerce pour demander comment il se faisait qu’un tel « rebut » soit en vente, le commerçant répondait vexé : « rebut toi-même, ta mère est une maquerelle », provoquant une réaction que l’on désignait par « syndrome de Zidane ». Enfin, puisque chacun sait qu’il est toujours trop tôt pour mourir ou pour payer, les commerçants étaient peu à peu détruits par la morosité quotidienne et tenace de leurs clients.

 

dietmar gross

(Tableau Dietmar Gross)

            De toute façon, on travaillait fort peu : chaque saint avait sa fête, et comme il existait 365 jours de fêtes dans l’année (naturellement fête et danger passés, saint moqué), ces journées étaient consacrées bien évidemment à ripailler sans fin

 

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(Tableau Peter van Oostzanen)

puisqu’on ne vieillit jamais à table (sans parler du jour de la saint Martin où le moût est vin). Ajoutons par ailleurs, que puisque de mes amis Dieu me garde et que de mes ennemis je m’en charge, on était même arrivé à supprimer toutes les forces armées.

            La vie religieuse présentait d’égales difficultés : d’une part il était malaisé de reconnaître les prêtres car, l’habit ne faisant pas le moine,

 

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(Montage Photo Worth)

 les hommes de Dieu voyageaient constamment sous des dépouilles mensongères ; d’autre part il était déconseillé de prier à voix haute, puisque c’est dans le silence que Dieu parle.

            L’administration de la justice n’était pas chose facile. On ne pouvait presque jamais prononcer de sentence puisque

 

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(Caricature Sylvain Euriot)

faute avouée est à moitié pardonnée et qu’à tout péché miséricorde. Il était défendu de recourir à un avocat : un bon conseil n’a pas de prix, un bon juge doit être aveugle et manchot, et qui veut faire le bien ne prend pas de témoin (les seuls témoins entendus étant recrutés parmi les malades incurables, car de l’hôpital et du cimetière, on sort toujours plus sincère). On ne pouvait punir les délits commis contre les gens de sa famille (car chacun est maître chez soi) ; on n’enquêtait pas sur les homicides au travail et on considérait comme normal de tomber de haut, voire de très haut

 

025 Luis Ricardo Falero

(Tableau Luis Ricardo Falero)

(de grande montée grande chute, bien bas choit qui trop haut monte), mais pour les crimes les plus graves on avait recours à la négociation et il était possible d’éviter la peine capitale si on acceptait d’avoir la langue coupée (en la langue gist la mort et la vie ; un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès). On pratiquait parfois la décapitation

 

026 Bruno di Maio

 

 

(Tableau Bruno di Maio)

puis avec cruauté, on essayait d’organiser des courses de vitesse entre les justiciers (qui n’a pas de tête a des jambes), sans résultats convaincants, bien évidemment. Ajoutons qu’il était difficile d’incriminer les coupeurs de bourse, lesquels, convaincus que plus fait douceur que violence, forçaient leurs victimes à leur abandonner leurs biens et leur argent sans user de force, mais de persuasion, pour se retrancher ensuite derrière l’excuse que c’était de plein gré que leurs victimes leur avaient obéi.

 

026a

Mais de toute façon, on évitait de prononcer des sentences : qui n’entend pas sermon se moque du bâton. Pendant un certain temps on avait accepté le principe selon lequel, qui avait péché par l’épée devait périr par l’épée,

 

027 Sergey Tyukanov

(Tableau Sergey Tuykanov)

et on avait institué la loi du talion, les peines étant infligées en public. Cette pratique avait donné de bons résultats pour des crimes tels que les homicides, mais elle avait aussi créé des situations embarrassantes lors du châtiment public des sodomites, et l’on avait donc abandonné cette coutume.

            La désertion n’était pas considérée comme un délit car un soldat qui a fui peut combattre à nouveau, mais étrangement on punissait les individus qui écrivaient à l’encre sympathique car

 

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(Tableau Mike Davis)

 est bien d’âne de nature qui ne sait lire son écriture. On interdisait les images des défunts sur les tombes, car s’il est fréquent de revoir quelqu’un que l’on croyait mort mais qui ne l’est pas, nécessairement on ne reverra pas celui qui le sera effectivement. Enfin les juges étaient fort décriés sur la base du dit Premier Principe du Bandana* : il est avantageux de plaider quand on a tort (le Second Principe affirmant que petits voleurs aux galères, grands voleurs au palais) ».]

 

029 Bruno di Maio

(Tableau Bruno de Maio)

Rappel:

Ce texte d'Umberto Eco, n'a pour seul but d'inviter les lecteurs à découvrir ses œuvres, je pense plus particulièrement "Au nom de la Rose" adapté au cinéma avec Sean Connery ou "Le pendule de Foucault".

Ne pouvant compter sur l’intelligence de mes deux neurones (Hue et Dia), qui sont une charge bien lourde à porter,

 

0101 marcus usherwood

(Tableau Marcus Usherwood)

j’ai programmé ma collection de réveils, en espérant que ma surdité avancée ne m’empêchera pas de les entendre, afin de vous mettre la fin de ce superbe essai.

 

0102Jacek Jerka

(Tableau Jacek Jerka)

Je vous invite à cliquer sur les tableaux pour en apprécier leur originalité.

A SUIVRE

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mercredi 6 mars 2013

Vivre selon les proverbes… !

Ou de la Nouvelle Utopie pour une République Heureuse… !

001 les proverbes flamands

(Les proverbes flamands, Bruegel l’ancien)

 «[ Aucun exemplaire au NUC. Mais ce n’est pas tout : n’étant mentionné ni par Brunet ni par Graesse et ne figurant pas dans la bibliographie d’occultisme (Caillet, Fergusson, Duveen, Verginelli, Rota, Biblioteca Magica, Rosenthal, Dorbon, Guaita pour ne citer que les principales), il est malaisé d’obtenir des informations sur ce petit ouvrage anonyme, qui, non daté de surcroît, et publié dans une de ces habituelles cités fantômes

 

002hiroki kakinuma art

(Tableau Hiroki Kakinuma)

(Philadelphie, imprimé par Secundus More), porte par ailleurs le titre alléchant de : De la Nouvelle Utopie (sic) ou de l’Île Perdue où un Législateur de génie chercha à réaliser la République Heureuse, in 8° (2) 33 ; 45 (6) (première page blanche).

 

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            Le petit volume est divisé en deux parties : dans la première on énonce les principes sur la base desquels avait été fondée la République Heureuse ;

 

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(Tableau Sergey Tyukanov)

dans la seconde on énumère les inconvénients et les incidents inhérents à la constitution de cet Etat, et les raisons pour lesquelles cette Utopie avait donc failli en l’espace de quelques années.

 

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(Le Paradis Jérome Bosch)

Le Principe Utopique fondamental sur lequel s’était appuyé le Législateur était que non seulement les proverbes sont la sagesse des peuples, mais que la voix des peuples est la voix de Dieu : un Etat parfait doit donc être constitué sur la base de cette unique sagesse – toutes les autre idéologies et tous les autres projets moraux, sociaux, politiques ou religieux antérieurs ayant failli par hybris intellectuelle,

 

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(Tableau Jaroslaw Jasnikowski)

pour s’être éloignés de l’antique sagesse (accepte le passé, crois au futur et vis le présent).

            Quelques mois après la fondation de cette République Heureuse ; on avait rapidement réalisé à quel point ce Principe utopique rendait la vie quotidienne malaisée.

 

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(Tableau Hiroki Kakinuma)

            D’immédiates difficultés concernant la chasse et l’approvisionnement en denrées de première nécessité étaient apparues car on partait du principe selon lequel qui va à la chasse perd sa place (ce qui restreignait considérablement l’activité des chasseurs et l’apport en gibier).

 

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(Tableau Peter Van Oostzanen)

On s’était limité d’abord à la pêche, mais, convaincus que qui dort bien ne pêche pas, les pêcheurs s’étaient mis à consommer des doses exagérées d’excitants, et, détruits, tant au physique qu’au moral, ils mettaient prématurément fin à leur carrière.

 

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 (Sculpture Joe Pogan)

L’agriculture était en état de crise permanente, car on pensait que lorsque la poire est mûre il faut qu’elle tombe – sans parler de la menuiserie (ni de la difficulté que l’on avait à fixer des tableaux au mur)

 

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 car puisqu’un clou chasse l’autre, on usait vainement du marteau en tentant d’enfoncer un nouveau clou sur un ancien. La confection et la vente de casseroles étaient devenues impossibles en raison d’une méfiance invétérée à l’égard des chaudronniers puisqu’il était bien connu que

 

008a

 c’est le Diable qui fait les pots (les chaudronniers avaient bien essayé de ne fabriquer et de ne vendre que des couvercles, mais personne n’achetant de pots, leur offre se heurtait à une absence totale de demande).

            La circulation routière était compliquée : vu que mieux vaut la vieille voie que le nouveau sentier, que l’on sait ce que l’on quitte, mais qu’on ne sait jamais ce que l’on va trouver,

 

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(Tableau Octavio Ocampo)

 on avait supprimé aussi bien les panneaux d’interdiction de faire demi-tour (car sinon on ne pouvait jamais plus se retourner de là où on était parti) que les échangeurs (autant de sentiers autant de dangers).

D’ailleurs, on avait interdit tout type de véhicule (chi va piano va sano e chi va sano va lontano)

 

009a wolfgang lettl

(Tableau Wolfgang Lettl)

et il n’était pas même envisageable de se déplacer à dos d’âne à cause de l’odeur insupportable de ces animaux (à laver la tête d’un âne on n’y perd la lessive et le savon). En général, on décourageait non seulement tout voyage mais aussi toute forme d’activité productive,

 

010 Espoir

car qui vit de rêves n’a pas grand besoin puisque l’espoir fait vivre (ce qui favorisait encore la consommation des drogues) et que partir, c’est mourir un peu.

 

011 BoschVoyageur partir

(Tableau Bosch)

On avait même aboli les services postaux puisqu’on ne trouve jamais de meilleur messager que soi-même. Il était difficile de défendre sa propriété privée car pour empêcher les chiens d’aboyer

 

012Thierry Poncelet

(Tableau Thierry Poncelet)

– chien qui aboie ne veut mordre – ils étaient muselés de façon particulièrement sévère, ce qui laissait la part belle aux voleurs.

            L’hygiène corporelle avait été réduite au strict minimum puisque chat échaudé craint l’eau froide.

 

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Un principe erroné d’entraide mutuelle avait établi qu’il fallait quatre hommes pour faire une salade : un prodigue pour l’huile, un avare pour le vinaigre, un sage pour le sel et un fou pour le poivre (sans oublier que le pain ne devait jamais manquer sur la table, car rien n’est plus triste et plus long qu’un jour sans pain !).

 

Andre Martins de Barros

 

(Tableau Andre Martins de Barros)

Chaque fois, donc, que l’on voulait cuisiner (en partant du principe qu’il faut se servir de la patte du chat pour tirer les marrons du feu), on devait se mettre en quête d’une aide adéquate, mais de sérieux problèmes surgissaient pour trouver un avare, d’abord parce que personne ne voulait passer pour tel, et surtout parce que si un homme est avare, il l’est aussi de son temps

 

014 francesco sambo

(Montage photo Francesco Sambo)

(l’avare et le cochon sont semblables, ils ne sont bons qu’après leur mort). Finalement, on renonçait généralement à assaisonner la salade, d’autant que la faim est le meilleur des condiments, et que du feu, de l’eau et du pain sec se trouvent en tout endroit »].

A SUIVRE

Nota Bene: Ce texte d'Umberto Eco, n'a pour seul but d'inviter les lecteurs à découvrir ses oeuvres, je pense plus particulièrement "Au nom de la Rose" adapté au cinéma avec Sean Connery ou "Le pendule de Foucault"

 

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