dimanche 6 août 2006
Quelques variations sur le beau langage en 1872
Au fil de mes lectures, j’ai découvert ce petit texte de Maxime Parr.
"Du temps des Précieuses ridicules*, si admirablement mises en scène par Molière, on parlait de façon à ne se faire comprendre que des petites marquises. Tout passe. En 1872, on parle de manière à n’être compris que des garçons égoutiers et autres dandys de Belleville.
Monsieur Cadet en costume dandy, Portrait by Pierre Prudhon
L’argot avance à grands pas et remplacera prochainement la vieille langue française.
A qui la faute ?
Il en est qui disent :
- C’est la faute du ministre de l’instruction publique, lequel ne sème pas assez de bons professeurs à l’usage du peuple.
D’autres:
- C’est la faute de la littérature beaucoup trop lâchée des romans-feuilletons et du théâtre.
D’autres encore :
- C’est la faute du monde des cocottes qui adopte les façons populaires, c’est la faute du grand monde qui adopte les façons du monde des cocottes.
Quand à moi, je n’hésite pas du tout à m’écrier :
- C’est la faute à tout le monde.
Et, en effet, ce crime de lèse langue nationale étant perpétré par tout le monde sans exception, hommes, femmes et enfants, tout le monde est incontestablement coupable.
Ah ! L’argot ! Ah ! Le javanais du pays Bréda ! Ah !le mépris des vieux mots dont se servaient nos vieux pères, tout cela fait pleurer ce qui reste de véritables grammairiens ; tout cela fait rire aux éclats aussi bien les membres du Jockey-Club que les jeunes galopins qui jouent au bouchon sur le boulevard du Temple.
Ce matin, rien que ce matin, j’ai recueilli un certain nombre de locutions dont je vais vous faire le déballage devant vous.
Et vous jugerez alors en toute connaissance de cause.
J’ai scrupuleusement noté ces susdits vocables sur mon calepin.
Les voici en rang d’oignons :
Au lieu d’une jeune fille, lisez : Une biche.
Dormir : Piquer son chien.
Jouer au bésigue : Tripoter le carton.
Plaire : Donner dans l’œil.
Se farder la figure : Se maquiller.
Devenir amoureux : Avoir un béguin.
Un caprice : Une tocade.
Fuir : Jouer la fille de l’air.
Etre riche : Avoir le sac.
De la fortune : De la douille.
Une dot : De la braise.
Une femme comme il faut : Une femme rupe.
Danser : Bastringuer.
Perdre au jeu, au café : Passer devant la glace.
Perdre au jeu, au club : Etre rincé.
Boire : Flûter.
Etre diffamateur : Se faire biographe.
Il y en a au bas mot, vingt-cinq mille autres ; on pourrait fort aisément en faire un dictionnaire.
En poésie, même chose qu’en prose.
Exemple, ces cinq vers de Privat d’Anglemont sur un infortuné marchand de vins.
Pauvre Dupuis, manzinguin malheureux,
Tu n’as pas eu assez de méfiance,
Ils ont trompés ta confiance ;
Ils t’ont fait voir le tour comme des gueux,
Pauvre Dupuis, manzinguin malheureux.
C’étaient des rapins ; ces rapins ont abusé de la cave du manzinguin.
Après ça, il n’y a plus qu’à arrêter les frais.
* Voir posts « Préciosité du langage du 24 juin et L’Apollon du samedi soir du 29 juin ».








